Journal d'un passage
Cérémonie de deuil
Mercredi 12 février
10 heures … coup de théâtre … le téléphone sonne, c’est Madame Herbier … Amelle est morte… MORTE ……… elle nous l’annonce rapidement et avant que le « service » ne nous contacte officiellement.
Judith et Charles décrètent l’état d’urgence … le téléphone est immédiatement branché sur répondeur … ils ne serons là pour personne et surtout pas pour le « service » … départ rapide avec les trois enfants et hop, via la piscine, puis repas mac do, puis ballade au parc et ciné pour finir … le temps que le « service » ferme ses portes. Personne, hormis eux, ne sait où est Farez. Il leur semble qu’il ne faut pas hypothéquer ses relations affectives avec les Martin en lui annonçant la mort de sa mère, le premier jour où il va chez eux. Ils aviserons demain pour la suite ….
Farez rentre le soir, radieux, Emmanuelle, Samuel et Clara l’interrogent avidement sur ce qu’il a pu faire … sans eux !
Judith et Charles ne disent rien … tout le monde va au lit …
Jeudi 13 février
Que faire ? il semble qu’il n’y ait pas d’urgence, Amelle sera inhumée selon la tradition musulmane et sa famille ne peut pas arriver avant le dimanche. Judith et Charles tentent de prendre contact avec la psychologue …. En vain, elle est absente pour la semaine.
Heureusement ils ont une amie, pédopsychiatre parisienne, elle abonde dans leur sens. Il vaut mieux séparer les deux événements : mort de la maman et rencontre de la nouvelle famille. Elle insiste sur le fait de ne pas faire d’annonce brutale et de graduer l’information.
A midi, Judith dit à Farez que sa maman ne va pas bien du tout …
Le soir, elle lui explique que Amelle va mal, très mal … Farez ne dit rien.
Les Martin ont été prévenus, le départ de Farez est prévu pour samedi soir …
Vendredi 14 février matin
Judith prend Farez sur ses genoux, lui rappelle qu’elle lui a promis de lui dire la vérité et lui apprend le décès de sa maman.
Farez réagit brusquement « maintenant que tu m’as dit ce que tu voulais me dire, je peux descendre, je peux aller jouer ? » . il se retourne sur le pas de la porte et lance « et puis d’abord c’est même pas vrai ! »
Son comportement reste inchangé, il joue, mange, rit et se dispute normalement avec les enfants. Il refuse totalement l’événement et parle de sa mère qu’il ira voir à l’hôpital « mais pas tout de suite » dit-il « après » … Après quoi ???
Judith et Charles sont perplexes … il faudrait matérialiser ce décès … ils ont le sentiment que cette maman ne doit pas devenir une belle au bois dormant, là bas, au loin, à l’hôpital …
Oui mais comment ? ?
Prise de contact avec la responsable du funérarium du CHU
Non, Amelle n’est pas mise en bière, son corps est dans un casier frigorifié de la morgue, impossible d’offrir cette vision à Farez.
Elle ne sera mise en bière qu’après les ablutions et les prières rituelles, en présence de la famille, et dans la foulée direction le Maghreb pour l’inhumation.
Une partie de la famille vient d’arriver, il semble que cris et pleurs soient particulièrement violents. Hors de question d’exposer Farez à cette ambiance …
L’idée germe, il faut improviser une cérémonie de deuil …sans cercueil, sans corps, mais dans un lieu symbolique.
Vendredi 14 février, fin d’après midi
Charles ne peut se dégager de ses obligations professionnelles … tant pis, Judith part avec les quatre petits au funérarium … au dernier moment elle craque, sollicite Jonathan et Catherine, leurs amis proches, Jonathan la rejoint avec David et Paule, les voilà donc avec 6 petits, (deux de 2 ans ½, trois de 4 ans ½ et une de 7 ans).
En chemin ils achètent des épis de blé (choix de Farez) pour les déposer dans le hall du funérarium, près d’une petite fontaine …
La dame du funérarium a préparé des bougies, chaque enfant en allume une, Emmanuelle tient à jouer du violon, les enfants souhaitent chanter … pour accompagner le corps de la maman de Farez qui va partir pour être enterré au loin …
Farez, qui s’était intéressé à l’achat des épis affecte maintenant une attitude très détachée, du genre « tu me fais une farce et je fais semblant d’y croire, mais pas trop quand même ! »
Brusquement David, 4 ans 1/2, souffle les bougies en s’écriant « bon anniversaire Farez »
Jonathan et Judith ne soufflent mot, Farez le regarde, interloqué, se tourne vers la responsable du funérarium, demande les allumettes et dit « Maintenant, c’est moi tout seul qui vais allumer toutes les bougies puisque c’est ma maman à moi qui est morte ». il le fait très sérieusement.
Nous quittons la pièce, dehors, le soleil d’hiver donne pleine lumière … les enfants se jettent sur la pelouse, jouent à “je te tues, tu es mort”
Emmanuelle s’écrie « et maintenant on va demander à Dieu de ressusciter la maman de Farez ». Judith secoue la tête, il va falloir remettre un peu d’ordre dans ce délire mystique de sa grande fille !
Au retour, dans la voiture, Farez explique tristement mais paisiblement « c’est quand même dommage que ma maman elle soit morte et que je ne la voie plus », puis il s’endort pendant le reste du trajet.
Du « service » aucune nouvelle … pour une fois tout le monde apprécie … c’est mieux ainsi !
Passage … passé
Samedi 14 février
C’est le grand jour, les Martin viendront chercher Farez ce soir ….
Nous trainons volontairement le matin, grasse matiné avec les 4 enfants dans notre lit. Tout le monde rit mais nous sentons comme une morsure entre nos côtes …
Repas de midi à l’extérieur … il n’y aura pas ce sentiment de dernier repas à la maison …
L’après-midi Emmanuelle et Farez restent enlacés tous deux silencieux devant le petit écran. Judith et Charles s’efforcent d’occuper les deux petits.
Les Martin arrivent, Farez leur saute au cou, le départ est rapide, personne n’a envie d’éterniser ce moment grave et déconcertant.
Dimanche 15 février
Judith range l’ex chambre de Farez, elle ôte les draps du lit, sa gorge s’étouffe de sanglots. Son ventre se crispe, là, tout dedans, il y a une partie qui se déchire.
Le passage est accompli, la vie continue, il reste un deuil à faire, un deuil de cet enfant qui a fait irruption, comme ça, un froid matin de décembre, dans notre vie. Cet enfant qui ne pouvait pas être le nôtre et qui pourtant reste et demeure en nous.
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